CAFE-PHILO DU 19/06/19

Café Philo de Colognac

Apocalypse de la Vérité ?

Mercredi 19 juin 2019 à 19h00 au Café de Colognac

 

Dans cette période d’effondrement, de nihilisme contemporain, de caducité « des vérités », de « fake news », ces balivernes qui nous font prendre des vessies pour des lanternes, de «cage aux phobes», ces discours haineux, de slogans de propagandes, de « complotisme », et d’une « loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information » ; il y a là les symptômes d’une crise générale de la vérité, de la parole publique et d’une défiance sans précédent qui appellent  à une double vigilance. Ne serions-nous pas embarqués vers une époque liquide de « post-vérité » après celle du « chacun sa vérité », celle du « relativisme » (où le relatif devient l’absolu), qui abolirait définitivement jusqu’aux distinctions entre le vrai et le faux, entre le réel et le virtuel, et, finalement, entre émancipation et aliénation où tout bon sens semble s’être définitivement échappé ? Qu’en est-il alors de la Vérité ? Comment discerner l’absolu du relatif ? Qu’est ce que la Vérité, l’Alètheia, son dévoilement, son descellement ?

 φ

Avertissement :

Et j’ai beau dire que je ne suis pas un philosophe, si c’est tout de même de la vérité que je m’occupe, je suis malgré tout philosophe, Michel Foucault. Si la philosophie est l’amour et la recherche de la vérité, il s’agit en premier lieu de ne pas confondre l’amour de la vérité de sa propre vérité toute relative, c’est-à-dire de l’amour propre, réducteur de vérité. Ce relativisme a pour conséquences d’instaurer un absolutisme de l’opinion arbitraire. Une démocratie qui n’aurait pas l’idée de la vérité absolue, serait une cité de veaux, dans laquelle il serait impossible de réfléchir et de s’exprimer, et où il serait presque impossible de ne pas se soumettre au caprice majoritaire.

La Vérité https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9rit%C3%A9 (du latin veritas, dérivé de verus, vrai) que nous recherchons habituellement, et même normativement dans ce monde, c’est-à-dire « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité » nous vient de la vérité grecque, celle qui définit la vérité comme « adéquation » entre la pensée et la réalité, depuis Platon. Cette vérité n’est-elle pas en fin de compte toute relative en la rabattant sur l’étendue devant soi (nos représentations mentales) ?

L’Alètheia https://fr.wikipedia.org/wiki/Al%C3%A8theia ou la Vérité dans la Grèce archaïque présocratique, où selon Parménide on peut opposer le domaine de la vérité (alètheia) à celui de l’opinion ou doxa, une attention plus grande à l’étymologie aurait permis de comprendre que la vérité est en réalité fondamentalement retrait, privation (le « a » privatif d’aléthéia) à l’égard de l’obscurité de ce qui demeure caché (léthé, oubli). La vérité est alors d’abord ce qui est arraché à ce milieu obscur, le résultat d’une lutte, d’un «dévoilement, décèlement » de ce qui était voilé et scellé, par rapport à quoi la notion de vérité comme adéquation n’est jamais que secondaire et relative. Le vrai n’a alors plus son siège dans le seul jugement. Alors que la sensation des sensibles propres est toujours vraie, le jugement qui fait intervenir la raison peut être faux, car il fait intervenir, contrairement au sensible, un tiers qui, s’il est ignorant, ne saisit pas la chose en ce qu’elle est.

Quand à la Vérité Chrétienne, elle est en dernière instance une personne (je suis le chemin et la vérité et la vie, J.C), elle ne peut être l’objet d’une possession. La question n’est pas alors de savoir si nous la possédons, mais si nous acceptons qu’elle vienne nous libérer.

 « Apocalypse de la vérité » par Jean Vioulac, préface de Jean-Luc Marion :

Martin Heidegger a vu dans l’avènement grec de la vérité comme identification de l’être et de la raison l’origine du dispositif technologique planétaire qui rend aujourd’hui possible l’annihilation de l’homme et du monde. Cette catastrophe met en évidence la finitude de la vérité ontologique, ainsi que son opacité à l’originaire, d’emblée renvoyé dans le néant. L’affaire de la pensée exige aujourd’hui de surmonter la décision qui a inauguré notre destin. Heidegger a tenté de le faire à partir de Hölderlin, dans une lecture qui identifie le mystère de l’originaire à la Terre et subordonne le réenracinement de la vérité à l’avènement d’une ultime figure du divin. Jean Vioulac propose une alternative au néopaganisme heideggérien. En suivant la voie ouverte par saint Paul qui pense le Logos comme mystère, ou celle de Maître Eckhart, qui identifie l’originaire avec l’abîme de la déité, c’est l’incarnation de la vérité, et non son enracinement, qui s’avère susceptible de sauvegarder le mystère. L’incarnation du Logos s’impose ainsi comme un « autre Commencement », antagoniste au Commencement grec bien qu’en étroite connexion avec lui. Dans cette perspective, le christianisme constitue non plus un obstacle au projet philosophique de Heidegger. Au contraire, il se révèle dans Apocalypse de la vérité comme la condition de possibilité de son achèvement. Jean Vioulac est professeur agrégé et docteur en philosophie. Grand Prix de Philosophie de l’Académie Française 2016 https://www.editionsadsolem.fr/livre/fiche/apocalypse-de-la-verite-9791090819771

Extrait d’entretien avec Jean Vioulac  (autour d’approche de la criticité)

Le concept de crise s’impose avec La Crise des sciences européennes de Husserl, qui conçoit notre époque comme achèvement du destin de la rationalité grecque : celle-ci s’était inaugurée sur un oubli initial, celui de la vie subjective charnelle, et l’hégémonie contemporaine de la rationalité objective et abstraite est alors un danger qui porte directement sur l’essence de l’homme, mais elle est aussi la révélation de cette origine oubliée de la rationalité elle-même, et offre donc la possibilité de sa refondation. Cette même structure de l’événement critique se retrouve chez Marx dans son analyse de la domination du capital, chez Nietzsche dans son diagnostic sur l’ère du nihilisme, chez Heidegger dans sa pensée du dispositif.

Nous sommes dans un platonisme réellement existant : domination de l’idée sur les corps, de la raison sur la vie. Il s’agit donc d’expliquer l’aliénation du travail : ce à quoi Marx s’est consacré, pour redéfinir la domination de l’idéalité pure par le mode capitaliste de production. L’originalité du capitalisme n’est pas l’exploitation du travail (qui a toujours existé), c’est son aliénation. L’inversion pure et simple du producteur et de son produit : le travail est soumis à l’objectivité de la valeur, qui n’a pourtant d’autre source que le travail. Le sujet est ainsi soumis à son propre objet, et Marx définit fréquemment le capitalisme par « l’inversion du sujet et de l’objet »

La science moderne commence avec Galilée, qui pose d’abord le plan mathématique : la science moderne se caractérise par le primat de l’idéalité, et l’expérience ne vient ensuite que comme médiation pour la vérification de la théorie. La technique contemporaine est elle-même en rapport avec la métaphysique, c’est-à-dire avec l’idéalité pure.

Comme disait Heidegger, parler de philosophie chrétienne, c’est comme parler de cercle carré : la pensée chrétienne est totalement autre que la pensée philosophique. Mais c’est précisément ce qui en fait le prix : Slavoj Žižek disait ainsi (dans Fragile absolu), que « l’héritage chrétien authentique est bien trop précieux pour être abandonné aux freaks intégristes », et il a raison. La pensée chrétienne propose en effet une autre conception de la vérité et une autre définition de la raison (du logos, c’est le prologue de l’Évangile de Jean), elle offre donc une alter-vérité et une alter-rationalité, elle ouvre et configure un espace de pensée paramétré autrement que l’espace de la rationalité grecque. La pensée chrétienne reprend la question grecque du logos pour le définir tout autrement, non plus par l’universalité du concept mais par la singularité de la chair. Le logos du christianisme est la vérité de la vie, cette dernière ne saurait se réduire à la seule dimension individuelle, mais au contraire s’étendre à l’intersubjectivité et même à la collectivité. http://www.actu-philosophia.com/Entretien-avec-Jean-Vioulac-Autour-d-Approche-de

Dix leçons de philosophie sur la vérité par Jean-Luc Marion :

Entendre la vérité ? Comprendre ce qui distingue la vérité (« aleteia », en grec, recherchée par les philosophes) de la « révélation de Dieu » (« apocalypse »). Distinguer les deux modes de connaissance, les deux modèles épistémologiques, qui permettent de parvenir à la vérité, comprendre ce que sont l’amour et la haine de la vérité, tels sont les thèmes de cette conférence donnée par le philosophe Jean-Luc Marion, de l’Académie Française. Conférence donnée au Centre Sèvres le 06 décembre 2017. https://www.youtube.com/watch?v=MvAWjq1JCO0&fbclid=IwAR3qUEm7O8XwRZuUbVMXhjDWnvCs0r7w6Ye8xM1ZR3tSCg_cKRTEiv2N-To

 « Ressources du Christianisme »  par François Jullien

« Qui aime », c’est-à-dire est attaché à sa « vie » (psyché : l’être en vie), « la perd » ; et « qui hait sa vie en ce monde » (psyché toujours), c’est-à-dire sait s’en détacher, ne pas y coller, «  la gardera pour en faire une vie (zôé) qui ne meurt pas » Jn 12,25

La relecture de l’Évangile de Jean permet au philosophe François Jullien de montrer, « sans y entrer par la foi », mais par la lecture au plus prés, combien le christianisme est toujours une « ressource » féconde pour connaître « la vérité qui fait vivre » ou pour connaître cet « advenir » christique qui ouvre « un avenir qui n’est pas déjà contenu dans ce qui l’a précédé » ou encore ne pas confondre « psyché », le simple fait d’être, avec « zôé », pour que la vie soit délivrée de son enlisement dans le monde, pour enfin « dé-coïncider de l’adéquation au monde pour accéder à la vie vivante ».

Citons trois leçons essentielles que François Jullien laisse fuser, parmi tant d’autres, de l’Évangile. Premièrement, que J.C dit cet « inouï de l’événement qu’est la vie en tant qu’elle est vivante » et « fait éclater (ainsi) jusqu’à la plus tenace évidence : que la mort est mort ». Deuxièmement, que « croire en n’est pas crédule, mais confiant », à la différence de « croire à », et que « le témoignage » de « la vérité du christianisme » permet de « se tenir hors de ce monde enfermé dans ses rapports de force et, ne coïncidant plus avec lui ». Troisièmement, en écho explicite de Levinas, qu’il faut cultiver « la capacité éthique de se tenir près de l’Autre ou, comme le dit encore plus radicalement Jean, à se tenir en l’Autre »… La lecture de Ressources du christianisme démontre, à chaque page, combien la parole de J.C « rompt avec tout ce qui a été dit par le passé, brise le sempiternel ressassement de la parole et défie toute inféodation de la pensée ». Rien de moins. https://livre-religion.blogs.la-croix.com/evangile-seuil-foi/2018/03/29/ & https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Francois-Jullien-LEurope-sait-quoi-faire-christianisme-2018-06-11-1200946237

De l’exploitation des ressources disponibles chez l’évangéliste, François Jullien exhume quelques propositions fortes : qu’un événement puisse advenir, qu’il fasse lever de l’inouï et que ce soit la vie même; qu’il faille désadhérer du monde pour accéder à l’originairement vivant ; que Dieu Père dé-coïncide en son Fils pour s’activer en Dieu; ou qu’il faille se tenir hors du monde pour rencontrer l’Autre… Un tel résumé laisse impardonnablement échapper le caractère proprement in-ouï (même s’il s’inscrit dans la proximité de Michel Henry) de la philosophie du vivre par laquelle François Jullien revisite le message évangélique. http://lorgnonmelancolique.blog.lemonde.fr/2018/04/24/ressources-du-christianisme/

François Jullien : « Philosophie du christianisme » https://www.youtube.com/watch?v=KXVSE-wgfbE

&

Voir aussi les Rencontres de Sophie 2018 « Vérité ou vérités »

Les Rencontres de Sophie, trois jours de folles journées philosophiques à Nantes en 2018, avaient pour thème « Vérité ou vérités ? » http://philosophia.fr/activites-rencontres/rds-les-rencontres-de-sophie/activites-rencontresrds-les-rencontres-de-sophie-2018-verite-verites/

Publicités
Cet article a été publié dans philosophie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s