CAFE-PHILO DU 27/11/18

Café Philo de Colognac

Fraternité ?

Mardi 27 novembre 2018 à 19h00 au Café de Colognac

 

Après avoir traité de la vie qui donne sens à notre existence, du sens de la relation à autrui, nous débattrons de la fraternité, de sa nature, de sa signification, de son application légale (conseil constitutionnel du 6 juillet 2018).

En effet, qu’est-ce que la fraternité ? La fraternité ne nous ouvre-t-elle pas à nouveau à la question de l’autre ? Qu’avons-nous en commun qui puisse faire fraternité ? En quoi la fraternité peut-elle être une obligation morale ?

Après l’attentat de Mohamed Merah, après ceux de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher, après les diverses attaques ces dernières années, faut-il en appeler à la « Fraternité générale » comme l’organise Abdennour Bidar ? https://www.fraternite-generale.fr/

Face à un monde qui côtoie le précipice et des textes anciens (hébreux, grecs et romains) qui mettent puissamment en scène le fratricide, quels sont les ambiguïtés et les promesses du lien fraternel ?

« Un compagnon aime en tout temps, mais un frère est enfanté pour la détresse »

Livre des proverbes 17, 17

Fraternité : du latin fraternitas, relations entre frères, dérivant de frater, frère. La fraternité désigne le lien de parenté entre les frères et sœurs d’une même famille (la fratrie). Liaison étroite de ceux qui, sans être frères, se traitent comme frères. Elle se distingue de la solidarité par la dimension affective de la relation humaine, un sentiment qui dépasse l’égo, qui rassemble plusieurs « moi » pour faire un « nous ».

La fraternité désigne aussi le lien existant d’une même communauté, d’une même organisation, entre ceux qui partagent un même idéal ou qui ont combattu ou combattent pour une même cause ; et par extension, les liens existant entre les hommes considérés comme membres de la famille humaine liée au sentiment d’appartenance à la même espèce, l’humanité, ce qui lui donne un caractère plus universel.

La fraternité est absolument centrale dans la doctrine chrétienne, le mot de frères est employé dans les évangiles: « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère. » (Mt 12,50) Et peu avant sa Passion, il affirme : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25,40).

La fraternité est l’une des trois composantes de la devise de la République française : « Liberté, égalité, fraternité » qui a été mise en place par la constitution de la république française adoptée une première fois en 1848, puis en 1879, et consacré dans les constitutions de 1946 et de 1958. « Autant la liberté et l’égalité peuvent être perçues comme des droits, autant la fraternité est une obligation morale de chacun vis-à-vis d’autrui. »

La fraternité figure à article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée le 10 décembre 1948 à Paris par les 58 Etats Membres qui constituaient alors l’Assemblée générale de l’ONU : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Le 6 juillet 2018 le Conseil constitutionnel a consacré la « valeur constitutionnelle du principe de fraternité », au même titre que ceux de liberté et d’égalité. Le Conseil demande donc au Parlement de modifier la loi afin d’assurer « une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public ». https://www.conseil-constitutionnel.fr/actualites/communique/decision-n-2018-717718-qpc-du-6-juillet-2018-communique-de-presse .

La fraternité, une notion qui fut parfois oubliée, est donc à nouveaux frais d’actualité :

De Bergson dans « Les deux sources de la morale et de la religion, 1932 » : « [La démocratie] proclame la liberté, réclame l’égalité, et réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu’elles sont sœurs, en mettant au-dessus de tout la fraternité. Qu’on prenne de ce biais la devise républicaine, on trouvera que le troisième terme lève la contradiction si souvent signalée entre les deux autres, et que la fraternité est l’essentiel ».

En passant par Régis Debray dans « Le Moment fraternité, 2009 » ou l’auteur s’attache à l’analyse historique, spirituelle, et sociétale du troisième pilier de la France, décrit le caractère sacré de celle-ci, ses principes fondateurs trouvant leur source dans l’élaboration des Droits de l’homme, la prééminence du nous sur le je, ainsi que les mouvements violents et tragiques auxquels, selon l’auteur, elle a parfois été nécessairement liée voire dans lesquels elle s’est fondée ou régénérée : « C’est un engagement qui dépasse nos identités naturelles (famille, génération, métier, …) et propose par affiliation élective, à partir d’une seconde naissance, de « faire du même avec de l’autre ». »,

Puis par Jean-Luc Marion qui appelle de ses vœux ce qu’il nomme « un moment catholique, 2017 » : « La devise de la République est admirable, sauf qu’elle est impraticable […] on ne peut établir une expérience de fraternité que si nous avons une expérience de communion. Or ça, c’est le cœur de la religion catholique ». C’est le rôle clé des catholiques pour témoigner du « seul Père concevable qui puisse assurer une fraternité juste et réelle […] dans une société d’orphelins  », parce qu’ils ne sont pas mus par la soif du pouvoir.

Et encore avec Abdennour Bidar à l’origine de nombreuses prises de positions, appels, initiatives écrit dans « Plaidoyer pour la fraternité, 2015 » : « … je marche avec tous ceux qui veulent aujourd’hui s’engager pour faire exister concrètement, réellement, quotidiennement, la fraternité la plus large. Du côté de tous ceux qui ont compris que la fraternité universelle est la valeur qui a le plus de valeur ». 

Mais pour André Versaille, la fraternité est un concept dangereux, article 2018 : « Est-ce un hasard si tant de récits mythologiques racontent des histoires de frères ennemis? La Genèse ne commence-t-elle pas par le meurtre d’Abel ? Et que dire des relations entre Jacob et Esaü ? De Joseph et ses frères ? Je me souviens de Jacques Lacan qui déclarait en substance qu’à chaque fois que les hommes se proclamaient frères, c’était dans l’idée d’en vendre un. Cela ne me parait pas si mal vu. Y a-t-il eu conflagrations plus sanglantes et plus totalitaires que les guerres entre des religions que l’on aurait naïvement pu considérer comme sœurs ?

En fin de compte, la Fraternité a été érigée au rang de principe constitutionnel au même titre que la Liberté et l’Egalité le 6 juillet dernier. Les Sages ont jugé qu’il en découlait  » la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire sans considération de la régularité de son séjour sur la terre nationale ». https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2018/2018717_718QPC.htm. Cette décision historique est lourde de conséquences. La fraternité (don) doit-elle être corrélée à la justice (réciprocité) ? Est-ce un progrès que d’avoir haussé la notion de fraternité au rang de norme juridique ?

De la fraternité religieuse fondée sur la filiation entre Dieu et les hommes, de la fraternité philosophique reposant sur l’identité de nature entre tous les êtres humains, à une fraternité politique fondée sur l’appartenance à une même collectivité ou à un même monde, qu’est-ce qui fonde la possibilité, au-delà des rivalités et des désirs contradictoires, d’une véritable fraternité humaine ? Où trouver la ressource intérieure commune à tous à partir de laquelle peut s’élaborer une fraternité politique ? La fraternité n’est-elle pas une tâche permanente qui suppose le partage d’un même élan vital naturel, d’une expérience d’autrui qui relève d’une co-nativité aussi absolue que la mienne ? Ne s’agirait-il pas de refonder une foi commune, non pas confessionnelle, mais un élan de vie partagé qui nous porte et nous rassemble ?

Dernier ouvrage remarquable sur ce sujet :

 « Le Prix de la fraternité » de Guillaume de Tanoüarn. 6 Septembre 2018

(…) Pour exister, la fraternité a besoin d’une foi « capable de fédérer ceux qui s’y rattachent », « non pas une foi confessionnelle ou cultuelle. Ni une foi surnaturelle. Une foi humaine, qui est absolument naturelle », et sans laquelle l’appel à la fraternité ne peut que retentir dans le vide. Pour exister, la fraternité a besoin d’une « transcendance commune qui la fonde et la garantisse ».

(…) Mais la réunion des conditions d’existence de la fraternité ne suffit pas à garantir son existence ! Il faut faire un pas en amont, et s’interroger sur ce qui « fonde la possibilité, au-delà des rivalités et des désirs contradictoires, d’une véritable fraternité humaine » indépendante des liens du sang. Et c’est chez Augustin que le philosophe dit trouver la « ressource intérieure » commune à tous, à partir de laquelle « peut s’élaborer humainement une fraternité politique ».

(…) Avec saint Thomas, « le premier théoricien de la fraternité », qui aide « à voir clair sur ce premier élan d’amour, sur cette fraternité native qui est en nous et qui attire comme malgré nous notre liberté vers un bien qui nous dépasse ». Cette connaissance, aussi appelée “loi naturelle”, « est innée et elle n’a rien à voir ni avec l’intérêt ni avec un calcul rationnel du maximum de plaisir des individus. Tel est l’amour naturel, cet attrait pour le bien que chacun perçoit à sa hauteur »

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Le-Prix-fraternite-Guillaume-Tanouarn-2018-10-18-1200976864

Une fraternité constitutive de la nature humaine (…) Un « vivre-avec-chacun » qui ne peut pas se décréter idéologiquement et qui vaut mieux qu’un anonyme « vivre-ensemble ».

 (…) On peut alors formuler aujourd’hui un bien commun communément accessible à tous : le service de tous et chacun quel qu’il soit, mais le service incarné dans l’immédiat, le voisin, le proche, celui qu’on connaît et dont on éprouve l’existence. Le service mutuel qui, comme par hasard, est une injonction de saint Paul : « Soyons au service les uns des autres » (Eph. 5). Voilà le prix de la fraternité : le service, ici et tout de suite, car la fraternité de l’abbé de Tanouärn ne se déploie pas dans un espace théorique ou idéologique mais dans la réalité du monde et de la France d’aujourd’hui, la réalité et non pas l’image fantasmée d’un auparavant ou d’un demain forcément meilleurs, ni dans un présent amputé autant de ses côtés odieux que de ses réussites. Une fraternité qui n’est pas non plus, qui n’est surtout pas, une loi, n’en déplaise au Conseil constitutionnel. En effet, « l’observation de la loi religieuse écrite crée des petits groupes intenses, qui, dans la mesure où ils sont prosélytes, méprisent ceux qui ne l’observent pas et stigmatisent en eux ou des étrangers ou des faux frères ».

(…) La fraternité réunit donc en chaque homme le passé de la société dans laquelle il évolue, sa propre vie et tous les germes qu’il a semés, elle justifie qu’il transmette, elle montre que cet échange permanent, cette réciprocité de services, n’est pas qu’un impératif rationnel mais une réalisation personnelle, un accomplissement personnel, social et naturel. Voilà clairement fondées la nécessité et la fécondité de la charité, extension de soi-même par le passage obligé de la rencontre de l’autre.

https://www.causeur.fr/vivre-ensemble-fraternite-abbe-tanouarn-155470

 

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